
Vieux, fatigué, le cheval du voisin n'aurait eu aucune chance d'en réchapper. Le cheval avait
beau être vieux, usé par le travail, insensible aux bons soins et aux remèdes du maréchal,
( autre nom du vétérinaire,en termes d'habitats,) sa mort aurait été une perte trop lourde
pour la maison, pour qu'elle pu être envisagée comme éventuelle.
« Pourriez-vous pas essayer encore de lui faire quelque remède », insista la bonne dame,
les yeux fixés sur la figure blasée du vétérinaire.
« Le bon Dieu ferait-il un miracle pour une bête ? » Il interrogeait pour éviter de répondre.
Mais l'intonation de sa question amenait un évidemment non indiscutable.
Cependant il ajouta : « Moi, je ne peux pas, » Et il partit sans dire qu'il reviendrait,
dernier symptôme d'une issue fatale.
La dame, consternée, mais non convaincue, demeura un moment immobile.
Un travail de réflexion s'opérait en elle, sans qu'elle en eût nettement conscience.
Le mot miracle, prononcé distraitement par le vétérinaire, évoquait dans son imagination
lente mais en mouvement une série de souvenirs dont l'aboutissement serait une suprême
résolution, une idée-force !
Quelle relation latente pouvait-il exister entre un vieux cheval, un miracle, un maréchal impuissant ?
La mémoire a de ces coups imprévus, triomphe des orateurs et des poètes.
Mais la bonne femme se souvient tout à coup avoir lu dans une ancienne revue de Saint-Antoine
un récit intitulé Saint Antoine , maréchal.. Or, Saint Antoine pouvait faire des miracles. lui,
et avec son titre de maréchal, il ne pouvait se soustraire à son devoir.
Mais le culte de Saint Antoine avait été négligé à la maison, depuis bien du temps.
Même ne s'était-elle pas permis de critiquer certains faits attribués au bon saint ?
N'allait-il pas lui en tenir rigueur ? Mai non ! Un saint, c'est sans rancune.
Et, bien vite, la petite statue reléguée dans un coin est retrouvée, essuyée, ornée d'un ruban,
placée en évidence sur un meuble, deux bouquets de fleurs artificielles la flanquent à droite
et à gauche, un lampion s'allume, tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le décrire.
Et la bonne femme tombe à genoux, perdue dans une supplication ardente, mêlée de pleurs
d'un sincère repentir pour l'indifférence coupable et pour les critiques.
Deux heures durant elle prie, à peine distraite par les travaux du ménage.
que de soupirs, que de promesses surtout de faire publier dans la revue, si le cheval guérissait
Quand son vieux rentra pour souper, il passa d'abord par l'étable. Le cheval en avait repris,
il faisait honneur au picotin d'avoine depuis longtemps délaissé. Tout ému, le paysan appela
son épouse :
« Ah ! bon Saint Antoine, c'est vous qui l'avez sauvé ! cria-t-elle. »
Et de fait, malgré les pronostics de l'homme de l'art, la bête guérit et vécu.
La joie est rentrée au foyer et Saint Antoine y a repris la place d'honneur, sur un socle garni
de velours neuf posé exprès pour lui au -dessous du crucifix.
Aussi, la bonne dame publie-t-elle sa reconnaissance à Saint Antoine, si bon,
si puissant, et
point " rancuneux ".
Et moi, l'humble narrateur, si j'ai ajouté à son récit quelques enjolivures,
c'est sans dessein de tromper, car le fait est vrai.
Jean-Bernard